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VOYAGE DE BAGAGE

Le grondement cessa, alors que subsistait toujours une forte lueur octarine.
La lueur magique se dissipa peu à peu, révélant le vainqueur de la bataille, le Hô Mage Riddic Khul. Vêtu de sa plus belle robe, il contemplait les restes épars de son adversaire, le Porteur de la Lumière, Grand Mage Enpoul Sanwouat.
Depuis le début des guerres thaumaturgiques, Riddic Khul avait déjà vaincu sept fois sur le même champ de bataille, et, pour la huitième fois, il s'apprètait à rendre hommage à son adversaire.
- "Gloire à cestoi, Hô Mage Riddic Khul! Une foys de plus tu vaincquis en ceste lieu.
Tu este le grand porteur de l'Octarine, maistre des sortilesges. [1]
Son oraison terminée, Riddic Khul s'assit sur la plus proche pierre et sortit son casse-croûte de sa besace, qu'il entreprit de dévorer avec entrain, tout en fredonnant un air badin :

Ceste Grand Mage
Qui vainquit un Mage
Put se permestre
De coller un nuage
Sur le revers d'icelui la veste

Une fois son plat de viande de Tournolt [2] terminé, Riddic Khul sortit des replis de sa robe cérémonielle [3] le fruit de la victoire, une poire.
En ces temps reculés, la poire était considérée comme le fruit exclusif des Mages, qui lui prêtaient des propriétés secrètes. A ce jour, les savants du disque ont découvert que la seule propriété de la poire est que sa forme ressemble à celle de la tête de la plupart des Mages.
- "Pouharque! dit le Mage après avoir croqué la poire, Icelle seraist-elle blête? Quel estoi ceste goût d'immondice qui m'ynnonde le palays?"
Tout à ses interrogations, Riddic Khul ne vit, ni n'entendit, le Troll qui arrivait derrière lui.
SPLOUACH!! Entendit-ont lorsque celui-ci marcha malencontreusement sur le Mage.
- "Peste! tonna la grosse voix du monstre du haut de ses dix mètres zéro huit, Je avoir encore saleté accrochée à pied."
Sans se préoccuper plus que cela de la saleté (les Trolls ont très peu d'hygiène), il continua son chemin, laissant sur le champ de bataille gorgé de magie un mage détruit, un autre écrasé, des restes de sandwich, ainsi qu'une poire amère contenant de précieuses graines.

*****

Lorsqu'il pénétra dans Le Tambour Réparé, la plus funeste des auberges d'Ankh-Morpork, Sabot ne s'aperçut pas que l'agitation régnant habituellement dans l'endroit était absente. C'est à peine si il y avait six bagarres, un assassinat et quatre vols en train de se commettre. Une broutille quoi!
Son gosier, râpeux comme de l'émeri, le faisait souffrir, comme à chaque fin de journée.
"C'est pas t'une vie", se dit-il en s'approchant de sa table favorite tout en contournant les corps étendus au sol suite à un excès de boisson ou de coups d'épée.
Une fois assis, il posa ses coudes cagneux, tout comme le reste de sa personne, sur l'espèce de limon qui formait le plateau de la table. Il s'empara alors du verre à moitié plein d'une boisson indéterminée qui traînait là. Il extirpa du liquide des mouches qui, se trouvant dans leur élément naturel, avaient été attirées par l'odeur du breuvage et se croyaient dans une station balnéaire.
Sabot avala ensuite une gorgée, et s'aperçut alors qu'il y avait une autre personne assise à côté de lui. Son voisin de table, faute de meilleur qualificatif, était entièrement caché par l'ombre.
- "C'est pas la pein' d'vouloir quoi qu'ce soit d'moi, lui dit Sabot. J'ai pas d'argent et j'peux pas t'aider.
- ... répondit la silhouette.
- T'es pas un causeur toi hein?
- ...
- Décidément, t'm'es sympathique. Paye moi à boire et j'te raconterai une histoire comme t'en as j'mais entendue."
L'être silencieux posa sur la table un pichet de la boisson déjà contenue dans le verre de Sabot, qui ne remarqua pas qu'il le sortait de nulle part.
- "M'rci mon gars. T'peux pas savoir c'que c'est qu'de fabriquer des meubl' tout' la journée. J'ai avalé tell'ment de sciure dans ma vie qu'j'ai l'impression d'avoir tout l'intérieur en bois."
Sur ce, il but une gorgée de liquide, ce qui eut pour effet de faire fuir tous les poux présents sur sa tête et ses joues mal rasées.
Il se mit ensuite à raconter son récit [4]

*****

J'ai pas toujours été un des habitués de ce taudis de Tambour Réparé. Il fut un temps, j'étais jeune alors, où je courais les routes, exerçant mon métier de bûcheron ébéniste. Après avoir appris mon métier dans les règles de l'art et de la tradition, j'avais décidé de me frotter au plus délicat des arbres : le Poirier Savant.
En effet, j'avais entendu parler de cet arbre, né des guerres thaumaturgiques. Un bois tellement imbibé de magie qu'on y sculptait les bourdons des mages et tout ustensile qui puisse leur être utile [5].
Je me suis alors embarqué sur un bateau en direction du lointain pays de Khulme.
Une fois arrivé, après quelques péripéties maritimes composées de monstres marins et de sirènes borgnes, je me suis renseigné sur le poirier savant.
Les autochtones refusaient de parler du lieu où trouver leur mine d'or arborée. Par contre, ils m'abreuvaient de légendes concernant les arbres qui couraient librement, attaquaient les voyageurs égarés dans la forêt où se cachant des regards humains.
Armé de ma seule hache et de mes outils de menuisier, je m'engageais dans les profondeurs du pays, à la recherche de mon Eldorado.

*****

J'ai fouillé les forêts de Khulme pendant plusieurs mois, me nourrissant seulement du produit de la cueillette et de la chasse, particulièrement des tournolts. Je fais peut-être partie des derniers à en avoir mangé avant leur extinction [6].
J'ai cherché le poirier savant dans les collines, au bord des lacs et des rivières, dans les hameaux les plus reculés, jusque dans les palais, sans jamais le trouver.
Pourtant, une nuit, je vis une chose qui attira mon attention : une lueur octarine dans le ciel était apparue derrière une colline. Dés le lendemain, sachant que c'était un signe, je m'y rendis en hâte.
Après avoir traversé une partie inconnue et inhospitalière de la grande forêt, je débouchais sur l'entrée d'une vallée d'où provenait la lueur vue la veille. Malheureusement, la dite vallée était obturée par un éboulis de rocher de plus de dix mètres de haut.
N'écoutant que mon courage, j'entrepris de gravir l'éboulis. Alors qu'il ne me restait qu'un amas rocheux à franchir au sommet, je m'aperçus que l'éboulis ouvrit les yeux. C'était la première fois que je voyais un tas de pierres me regarder, ce qui me fit un drôle d'effet, mais moins que lorsqu'il ouvrit la bouche. Ce fut à ce moment que je compris que je me trouvais sur le nez d'un troll.

*****

- "J'ai pas d'a priori sur les aut's races qu' l'homme, mais j' peux vous dire une chose dont que je me souviens, c'est qu' l'haleine d'un troll a quèqu' chose en commun avec cette divine boisson."
Sabot montra à son auditeur son verre vide. il commençait à être enivré par l'excès d'aliment liquide et ne faisait absolument pas attention au changement d'atmosphère à l'intérieur du Tambour.
Certains des individus auparavant couchés ivres morts sur le sol n'étaient plus morts du tout, se défendant de toutes leurs forces contre les assauts de quelques barbares des Terres du Moyeu qui avaient décidé que le meilleur moyen de s'amuser était de trucider quelques Morpokhiens et de boire directement dans leur estomac [7].
- "Alors, quèqu' t'en penses de mon aventurrr', hein?
- ...
- T'es t'jours aussi bavard toi. R'ssers moi qu'j't'racont'la suit'".
Son verre à nouveau rempli, Sabot continua son récit.

*****

Ce satané Troll, il était pas commode. Il s'est levé, me regardant férocement d'un regard convergeant. Ca lui donnait un drôle d'air. Quoi que drôle soit pas le mot qui convienne car j'avais vraiment pas envie de rigoler.
Finalement, il m'attrapa et me jeta au sol. Je pense que ça devait être du au fait que, sous l'effet de la peur, j'ai eu du mal à maîtriser mes boyaux et qu'il a pas apprécié l'odeur.
J'eus la chance d'être réceptionné par un arbre tandis que le Troll, écoeuré, partait à travers la forêt.
C'est là que je m'aperçus que j'étais dans la forêt et que l'arbre qui me tenait entre ses branches me regardait d'un regard mauvais de tous les nœuds de son tronc. Je savais qu'un arbre pouvait pas regarder, mais il me lança un tel regard méprisant que je l'entendis presque me vomir lorsqu'il me lâcha. Il partit ensuite d'un pas assuré vers l'intérieur de la vallée, marchant sur ses racines.
Alors que je le perdais de vue, je réalisais qu'il s'agissait d'un poirier savant, un arbre magique!
Je me lançais à sa poursuite, bien décidé à tirer de son bois le meilleur de ce que ma formation d'ébéniste me permettrait.
Lorsqu'il s'aperçut que j'étais à sa poursuite, il se retourna, me faisant face. Dressé de toute sa hauteur, il gonfla ses branches, faisant frémir ses feuilles.
Nullement désemparé, je sortis ma hache, la tenant à deux mains, prêt à lui faire son affaire. Alors que je m'avançais vers lui, une salve de poires m'atteignit de plein fouet, me faisant tomber au sol. Le poirier en profita pour s'en aller.
Décontenancé, j'essayais de reprendre mes esprits. Et pour ce faire, quoi de mieux que manger un fruit, me dis-je.
Le goût de la poire me donna l'impression d'avoir en bouche un essaim de frelons. La texture du fruit aurait été identique aux écailles d'un poisson vivant dans l'Ankh, si il y avait des poissons qui pouvaient survire dans l'Ankh. Le parfum, enfin, de la poire, était comparable aux effluves d'une dragonnerie laissée à l'abandon [8].
Une fois les idées claires, je repris mes recherches.
M'enfonçant de plus en plus dans la vallée, je me sentais submergé par des forces magiques, indiquant que j'avais atteint un lieu où tout devenait possible.
Au fur et à mesure de ma progression, je sentis mon corps changer. Je me couvris de fourrure, commençant à marcher à quatre pattes. Puis, mes dents se mirent à pousser, plus particulièrement mes incisives. Ensuite, il me poussa une queue, plate. Je n'avais plus qu'une idée en tête : trouver du bois. Ce qui tombait bien, car c'était déjà mon idée avant ma transformation [9].

*****

Me faufilant sur mes quatre pattes, j'arpentais la vallée jusqu'à ce que j'en atteigne le centre.
Là, devant mes yeux ébahis, baguenaudaient plusieurs poiriers, dansant sur la pointe de leurs racines d'un air insouciant. C'était la plus forte concentration de poirier savant jamais observée. Tous avaient un air de famille, semblant issus de la même souche.
Je vis mon sauveur/agresseur, légèrement à l'écart, regarder ses frères et sœurs poiriers d'un air taciturne. Il ne semblait pas apprécier le spectacle.
C'est à ce moment que, dans mon cerveau de rongeur, je sus que c'était lui que je voulais, qu'il serait mon but.

*****

Pendant les semaines qui suivirent, je pris l'habitude de suivre le troupeau de poiriers de loin, quelle que soit la forme en laquelle je me transformais.
Reptile, je me glissais silencieusement dans l'herbe. Fauve, je m'embusquais dans les hauteurs. Oiseau, je planais au dessus d'eux. Insecte, j'osais même m'approcher assez prés pour les toucher. Végétal, j'ondoyais dans le vent pour ne pas les perdre de vue. Minéral, j'étais bloqué et ne pouvais rien faire.
Peu à peu, un plan s'ourdit dans mon esprit afin de capturer celui que je désignais comme le chef de meute et en faire la plus belle armoire normande [10] du Disque Monde.
J'attendis d'être transformé en créature pouvant utiliser ses extrémités pour saisir et façonner des objets et me mis au travail.
Premièrement, je récupérais ma hache.
Deuxièmement je me rendis dans le lieu de rendez-vous privilégié du troupeau de poiriers où j'installais mon piège à l'endroit habituel où se tenait le chef de meute.
Troisièmement, j'attendis.
J'attendis.
Et j'attendis encore.
A ma huitième transformation, le troupeau arriva.
Je me cachais dans les frondaisons d'un très grand arbre, guettant ma proie.
Lorsque celui-ci s'installa à son poste, son attention rivée sur les autres poiriers, d'un coup sec, je coupais la corde avec ma pince [11].

Promptement, ma hache se démit de son logement et fonça sur le chef de meute. Le coup l'atteignit en plein milieu du tronc, le fendant sur sa longueur et le clouant à l'arbre situé derrière lui.
Les autres poiriers s'enfuirent à racines raccourcies, confirmant ma théorie selon laquelle le poirier savant était un arbre pacifique.
Je m'approchais, de biais et avec confiance, du poirier prisonnier. Celui-ci était très agité, tentant de s'enfuir. Il tremblait tellement que toutes ses feuilles tombèrent.
Dés qu'il me vit, le poirier s'arrêta de bouger, me fixant d'un regard plein de haine. Si ma course m'avait rapproché suffisamment des ses racines, je sais qu'il m'aurait écrasé comme le misérable crustacé que j'étais.

*****

- "Tu bois autre chose Sabot? demanda l'aubergiste qui se souciait plus de l'argent qu'il pouvait soutirer à ses clients que de la tenue de son estaminet.
- T'qu'à m'servir l'mêm' chos', répondit un Sabot complètement cuit.
- Et t'as de quoi payer peut-être?
- C'mon pot qu'régal'.
- Je vois pas très bien quel pote tu pourrais avoir ici espèce de pochtron patenté.
- R'garde à c'té d'moi".
Et il désigna la silhouette de l'auditeur, que ne semblait pas voir l'aubergiste. Par contre, il vit les deux pièces posées sur le comptoir, qui l'incitèrent à resservir une cruche de mixture à Sabot.
- "Tiens, et continue de causer tout seul".
L'aubergiste parti et une nouvelle gorgée de boisson passée entre les amygdales, Sabot se tourna vers son voisin de table.

*****

J'ai du utiliser toute mon astuce pour pouvoir immobiliser le poirier savant capturé sans qu'il m'aplatisse. Pour ce faire, la transformation la plus utile a été celle en éléphant, qui m'a permis de le transporter jusqu'à la sortie de la vallée, sans que ses coups de branches ou de racines ne me fasse du mal.
La chance étant avec moi, avant de quitter la vallée, je me suis retrouvé à nouveau à l'état d'humain.
Je suis alors sorti de la vallée des poiriers, traînant derrière moi, avec beaucoup de peine, l'arbre capturé.
Sans Troll en vue, je dus me résoudre à débiter l'arbre en morceaux plus petits que je reviendrai chercher plus tard.
Je décidai donc de trancher dans le vif et de me séparer en priorité de la partie supérieure où l'avait atteint ma hache lors de la capture. Adieu armoire normande.
Il me fallait aussi sacrifier les racines, trop dangereuses pour moi.
A la lueur d'une lune rouge, j'entrepris de couper le poirier. Ma hache entaillait le tronc d'où perlait la sève que la lune colorait de sang. Je voyais la souffrance dans les circonvolutions du tronc, sentant l'arbre crier sa douleur. Tout à ma folie, je ne m'arrêtais que lorsque tous les morceaux sacrifiables eurent été séparés.
Je me retrouvais donc avec, d'un côté des branches et une partie de tronc fendu accompagné de racines ; et de l'autre une partie de tronc intacte d'un peu plus de un mètre de long.
Epuisé par une nuit complète de travail, je m'assoupis, oublieux du danger que représentait encore le poirier.
Je fus réveillé par un bruit de roulade.
C'est alors que je vis les trois parties de l'arbre s'enfuir en direction de la vallée. Même en morceaux, le poirier tentait de s'échapper, les racines, trop véloces, et la frondaison m'échappèrent.
Je m'élançais sur la partie intacte du tronc, que je parvins à immobiliser à la lisière de la vallée.
Pour la première, et sûrement la dernière fois dans l'histoire de l'humanité, j'entendis distinctement les trois parties du poirier savant crier leur frustration et leur rage. Les deux morceaux m'ayant échappé s'enfuirent dans la vallée, et je restais seul, serrant mon morceau de tronc entre mes bras.
J'avais l'objet de ma quête.

*****

Je réussis à me confectionner une sangle et à retourner vers la civilisation.
Arrivé à Krak Boumhu, la capitale Khule, je pris attache avec l’ébéniste du cru, qui faisait partie de la Confédération Ebénistière Réunie, et qui mit son établi à ma disposition.
Dans la moiteur de son atelier, je débitais le tronc de poirier savant en planches capricieuses, cherchant à m’agresser à grands coups d’échardes.
Comme je l’avais prévu, il ne me fut pas possible de façonner une armoire. Cherchant le côté pratique de la chose, je décidais de construire un bagage.

*****

La construction de l’accessoire de voyage fut aisée, comme si le bois, toujours vivant, était pressé de se retrouver dans une nouvelle forme.
Les clous semblaient se fixer d’eux-même sur les planches, et je n’us besoin que de minimes corrections à effectuer dans la longueur des planches, qui me laissèrent quelques chutes de boiserie.
Puis, mon ouvrage terminé, j’entrepris de vernis l’ensemble et de poser les ferronneries.
Enfin, je contemplais mon ouvrage, ma création, l’aboutissement de mon art, le … Euh, je m’égare.
“ Voilà la plus belle pièce que l’on ait créé à l’aide de poirier savant. Allez mon vieux, montre moi à quel point tu es magique. ”
J’us beau ouvrir le couvercle, encourager le bagage, aucune magie ne se manifestait.
Finalement, harassé, je quittais l’atelier de l’ébéniste, tirant le bagage jusqu’à mon hôtel.

*****

Au milieu de la nuit, un tintamarre assourdissant me tira de mon sommeil. J’allumais une bougie et vis alors, avec stupéfaction, bouger le bagage.
Il tressautait dans la chambre, son couvercle s’ouvrant et se refermant spasmodiquement, comme une huître prise d’un hoquet soudain.
Celui-ci s’approchant de moi je cherchais à le faire reculer en lui jetant mes chaussures au visage [12]. Ces dernières disparurent dans le coffrage, semblant stopper son avance.
C’est alors qu’il réfléchit. Je ne peux pas l’expliquer, mais je suis sur que c’est ce qui est arrivé. Et soudainement, des jambes courtaudes poussèrent sur ses flancs. Des centaines de jambes, terminées par de petits pieds.
Le bagage me fit face et son couvercle s’ouvrit en un sourire méchant, révélant une rangée de dents énormes qu’il fit claquer.
Pour mon propre malheur, le bagage avait découvert la mobilité et s’avançait vers moi lentement l’air de quelqu’un qui voulait me faire un sort.

*****

“ J’pense qu’à c’moment, c’qui m’a sauvé c’qui savait pas ben marcher. ‘Lors, j’quitté l’hôtel vec m’jambs’ à mon cou. Mais t’inquiète pô ! C’pas fini ! ”

*****

J’ai fui.
J’ai fui pendant des mois sur toute la surface du Disque.
J’ai traversé des mers, des continents, toutes sortes de pays et de contrées étranges.
Et toujours, systématiquement, je voyais derrière moi, à chaque fois que je me retournais, ce satané bagage, la gueule ouverte, prêt à me dévorer.
Je n’avais plus de repos et étais au bord du désespoir lorsque je suis arrivé sur le Continent Contrepoids. Là, à bout de forces et de volonté, le bagage à seulement quelques mètres derrière moi, je pénétrais dans une boutique sombre.
Le bagage entra dans le magasin à ma suite mais, une fois au centre de l’échoppe, se pétrifia.
Transi de peur, je ne fis pas attention à l’arrivée du tenancier.
Celui-ci m’expliqua que son magasin était un Tabernea Vagantes faisant le lien entre le Continent Contrepoids- Ankh Morpork et que le bagage était bloqué par magie.
Comme il insistait pour acquérir le bagage, je lui dis qu’il était à moi et que je le lui cédais contre un voyage à Ankh Morpork et l’assurance que le bagage ne serait vendu que sur le Continent Contrepoids.
Notre transaction acceptée, il me déposa dans notre belle ville, où j’exerce mon métier depuis.

*****

“ ‘Lors, qu’èqu tu dis d’ça mon gars ? ”
L’inconnu ne répondit pas, mais désigna seulement la salle d’un mouvement du bras.
Tous les clients habituels, ou occasionnels, du Tambour Réparé étaient terrés dans un coin de la salle, tremblants les uns contre les autres. Un barbare Khlatchien essayait de se dissimuler derrière un nain, et même l’anthropoïde, client régulier de l’auberge, se tenait à distance respectable du centre de la pièce.
Et au centre de cette pièce, une jambe dépassant encore de sa gueule, se tenait, au milieu de la plus dévastée des zones qu’il ait été donné de voir à l’oeil, le bagage.
Alors qu’il se rapprochait de Sabot, l’inconnu prit enfin la parole :
“ C’EST UNE BIEN BELLE HISTOIRE QUE VOUS M’AVEZ CONTE LA, MONSIEUR SABOT. MAIS, VOYEZ-VOUS, IL EST MAINTENANT TEMPS DE VENIR ME REJOINDRE. ”
La Mort se leva et passa à côté du bagage pour quitter la pièce. Celui-ci essaya d’ailleurs de mordre la Mort qui s’en trouva quitte avec un bout du bas de sa robe déchiré.

SALETE DE BESTIOLE ! Pensa t-il.[13]
Une fois dehors, il enfourcha son cheval, garé devant l’auberge.
“ TIENS , IL ME RESTAIT TRENTE MINUTES DE PARCMETRE ”, se dit-il à haute voix.
Il regarda le sablier gravé “ Sabot ”, sorti des replis de son habit. Le dernier grain de sable passa en même temps qu’il entendit le dernier cri d’agonie en provenance de l’auberge.
La Mort s’en alla, regrettant de ne pas récupérer les âmes des personnes dévorées par le Bagage.
“ CE SERAIT UN BON AUXILIAIRE ” pensa t-il alors que son cheval s’éloignait dans la nuit.

Fin

Texte de Cyrille TISSEYRE