Rubrique de Fans

TAXI !

Athencion Haufeut avait immigré à Ankh-Morpork voilà maintenant plusieurs années. Il vivotait en faisant de son mieux : restaurateur rapide, laveur de vêtements [1], etc…
Il avait néanmoins eu une idée faramineuse en réfléchissant aux conditions de circulations dans la ville la plus surpeuplée du Disque. En effet, tout le monde voulait avoir sa propre charrette afin de pouvoir se rendre où il le désirait, même si, le plus souvent c'était le coin de la rue.
Athencion avait alors pensé à une solution en voyant tous les employés de la scierie municipale s'entasser dans le même chariot. Une invention qui permettrait aux citadins de circuler en charrette, sans avoir les inconvénients d'avoir à se stationner, payer l'hache-sueur-rance du véhicule, la taxe de char… Il allait mettre en place un service de Tas de scies, en hommage à ses muses.
Néanmoins, un problème se posait. Il n'existait aucune Guilde des chauffeurs de tas de scies! Il comptait bien créer son entreprise, mais dans une ville comme Ankh-Morpork, où même les meurtres et les vols sont soumis à des règles et des quotas, il ne pouvait décemment pas faire figure d'indépendant. La seule solution qui lui restait, c'était de fonder sa propre Guilde, avec l'accord du Patricien. Mais le règlement urbain était clair : comme il était étranger, il ne pouvait être à l'origine d'une nouvelle Guilde. On en revenait donc toujours au même point, aller demander audience au Patricien.
Cette perspective n'enchantait guère Athencion car à aller voir le Patricien, on se retrouvait souvent incapable de voir quoi que ce soit d'autre, avec en prime deux tonnes de ciment aux pieds [2].

Des jours durant, Athencion peaufina son idée, étudia les marchés (dont le fameux marché aux poissons des bords de l'Ankh), réaménagea sa chariotte, définit les zones de tarification à partir d'un plan de la ville, et mille petits travaux nécessaires, dont l'écriture des statuts de sa Guilde.
Pour ce faire, il se fit assister par Gribhou Lhiard, l'écrivain public.
Celui-ci tenait son écritoire en bordure du quartier des Ombres. C'était pour lui une garantie de tranquillité, tout comme une direction de fuite idéale si il devait échapper à un client mécontent.
En définitive, au bout de trois semaines de travail acharné, Athencion Haufeut était fin prêt pour exposer son idée au Patricien lors de l'audience publique que ce dernier accordait chaque mois. Par le plus grand des hasards, ce jour était le même que celui des exécutions publiques.

La salle d'audience, dans le Palais du Patricien était pleine d'absence de foule. Le non-brouhaha qui régnait était assourdissant. Seul, en plein centre de la salle, Athencion sentait le regard froid du Patricien posé sur lui.
- Approchez. Lui dit ce dernier d'un ton de miel congelé.
- Gloups!… rétorqua Athencion.
Il s'avança toutefois vers le trône où… trônait le maître suprême d'Ankh-Morpork. Il finit les derniers mètres le séparant du Patricien en rampant, telle la larve humble et obéissante qu'il se devait d'être.
- Quel est votre nom et que demandez-vous ? Questionna le Patricien.
- Je sollicite de votre bienveillance, pardon pardon, une autorisation Ô votre Grandeur. Et je me nomme Athencion Haufeut.
- Quelle autorisation ?
- Celle de mettre en place à Ankh-Morportk, joyau du Disque Monde, un service de tas de scies.
- Quoi ? Vous voulez installer des scies, en tas, et qui rendent service ? Vous êtes complètement allumé, Haufeut !
- Non, non, ce n’est pas exactement ça, Ô Merveille des Merveilles. J’ai avec moi un explicatif de ce service.
Athencion montra au Patricien les statuts de sa Guilde en puissance et, bien qu’il sembla intéressé, le maître d’Ankh-Morpork parut réticent.
- Connaissez-vous les règlements municipaux ? lui demanda t-il.
- Oui, oui. Je sais que, en tant qu’étranger, je ne peux pas créer de nouvelle Guilde. Mais j’ai de l’expérience dans la conduite en ville. Je suis à Ankh-Morpork depuis maintenant cinq ans, et auparavant, j’étais conducteur d’éléphants dans mon pays natal, le Pakhistananann.
- Soit. Et quel genre de chariots utiliseriez-vous ?
- Laissez moi vous précéder et vous montrer, Ô Sublimation du regard. Je suis garé juste devant votre Palais.
Athencion Haufeut le précédant obséquieusement, le Patricien quitta la salle d’audience pour passer dans la cour, où on écorchait vif deux ou trois délinquants sous les vivats d’un public en délire.
Entouré de sa garde personnelle, des Trolls pour la plupart, le Patricien suivit le Pakhistanannais jusque dans la rue. Il s’arrêtèrent prés d’un chariot peint en jaune dont semblait trés fier Athencion.
- Voilà ! déclama t-il fièrement en montrant le chariot des deux bras. Ceci est le premier tas de scies de Ankh-Morpork.
- Je ne vois vraiment pas pourquoi vous appelez ce char à bœufs, avec son affreuse couleur d’urine de yak, un tas de scies. En plus vous ne pourrez jamais transporter de scies là-dedans, vous abîmeriez vos coussins.
- Ô grandeur du jour et Maître des Citées Jumelles de Ankh et de Morpork, installez-vous donc à l’arrière de mon tas de scies et donnez moi une adresse où je pourrais vous déposer. Vous y serez en moins de cinq minutes.
Le Patricien parut réfléchir, puis déclara en prenant place dans le véhicule : « Menez moi en cinq minutes devant les portes de l’Université de l’Invisible. Si vous échouez, vous mourrez. »
Athencion Haufeut s’installa sur le siège du conducteur, et fouetta ses bœufs de façon à faire un incroyable démarrage sur les chapeaux de sabots.
Son char filait à une allure folle dans les rues d’Ankh-Morpork, évitant les attelages, slalomant entre les piétons qui n’en croyaient pas leurs yeux, et manquant, au passage, renverser deux agents du Guet.
Le char jaune s’arrêta devant l’Université de l’Invisible, et dans un gerbe d’étincelles.
Le Patricien regarda son sablier, le secoua, et sortit du véhicule d’un air satisfait.
« Attendez-moi là » dit-il à Athencion avant de pénétrer à l’intérieur du sanctuaire des mages.
Se rongeant les sangs et les ongles, Athencion attendait que son premier client revienne. Enfin, il attendait surtout qu’il lui annonce qu’il était satisfait de lui et qu’il lui laisserait la vie.
En définitive, après de longues minutes d’attente s’étirant sur des siècles, le temps étant relatif par rapport à l’activité déployée, le Patricien revint.
- Vous pouvez partir Monsieur Haufeut. Vous êtes dorénavant le dirigeant de la Guilde des chauffeurs de Tas de Scies dans les termes que vous m’avez exposé. A vous de former vos disciples et prospérer. La taxe de la municipalité sur vos bénéfices ne sera que de 65% sur dix ans, avec révision au bout de ce délai.
- 65% ? Mais ça ne me laisse que 35%. Est ce que…
- Vous n’êtes pas satisfait ? demanda le Patricien un sourire exquis, dégoulinant d’un ton mélodieux, sur le visage.
- Oh si ! Ô splendeur. Tout est pour le mieux.
- A bientôt alors, Haufeut. »

Dans les jours qui suivirent, Athencion commença à se faire connaître, tout comme son tas de scies. En tant qu’unique membre de sa Guilde, pour l’instant, il empochait tous les bénéfices. Enfin, 35% des bénéfices. Un des gardes Troll du Patricien était venu pour lui faire comprendre qu’il serait profitable, pour tout le monde, que les 65% dus à la municipalité soient reversés tous les soirs.
Malgré tout, pendant quelques semaines, et au fil du temps [3], les bénéfices se firent conséquents. Son tas de scies était demandé par les Morpokiens aisés, qui appréciaient la vitesse du véhicule, tout comme par les moins riches, qui appréciaient de pouvoir circuler en charrette, sans avoir à en acheter une.
La convocation devant le Patricien qu’il reçut, accompagnée de deux Trolls qui l’empoignèrent chacun par un bras, l’étonna donc fortement.

Il entra dans le Palais, à la faveur de la nuit et sans toucher terre, par la porte de derrière. Avec affabilité et vigueur, les Trolls le menèrent dans un bureau chichement éclairé. Là, se tenait le Patricien, ainsi qu’un autre homme que Athencion ne connaissait pas.
- Monsieur Haufeut! Lui lança le Patricien sans élan, vous voilà. Savez-vous que votre commerce excède fortement mon ami Denhô, ici présent?
- Je ne vois pas en quoi, votre honneur, mais je serais heureux d'aider un de vos amis.
- Oui, Patricien, commença le nommé Denhô, c'est lui le responsable.
- Responsable de quoi, demanda Athencion honteusement.
- Je suis le grand maître de la guilde des fabricants de tapis volants. Jusqu'à récemment, c'était le seul moyen d'éviter les encombrements des artères d'Ankh-Morpork. En association avec les Mages, nous avions créé une petite affaire qui prospérait, et voilà que vos tas de scies viennent tout bouleverser.
- Je crois que vos bénéfices ont largement chu, Denhô, renchérit le Patricien.
- Les tas de scies sont la mort du tapis volant, Patricien. Alors une guilde complète de ces chariottes, je n'imagine même pas.
- C'est donc cette nouvelle guilde qui vous chagrine?
- Euh, oui Patricien, répondit Denhô.
- Eh bien, pour ne pas que vous pleuriez un peu trop sur les robes étoilées de vos associés de l'Université de l'Invisible, et afin de favoriser l'extension des petites entreprises dans la cité, nous allons aboutir à un compromis, très cher.
Le sourire qu'afficha le Patricien à ce moment, ne donnait pas d'alternative.

D'un commun accord avec lui-même, et afin de contenter les mages, associés de Denhô, ainsi que son compte en banque, le Patricien décida que Athencion Haufeut serait le seul et unique membre de la Guilde des Chauffeurs de Tas de Scies. Il décida également que, au vu de sa décision juste et équitable, le pourcentage reversé par les Tapivolantistes [4], a titre d'impôt sur le revenu [5], serait dorénavant de 45%.
Et c'est ainsi que, aux rênes de son tas de scies jaune, Athencion Haufeut bouleverse le paysage des rues d'Ankh-Morpork, tout comme les piétons et autres usagers de la route.

Fin

Texte de Cyrille TISSEYRE